J’ai des centaines de souvenirs précieux de mes années d’études universitaires en philosophie. Aucune de ces pépites ne concerne vraiment ce qui était enseigné. Ce qui brille, c’est ce sentiment tellement apaisant d’être entouré de celles et ceux de ma tribu.
Un souvenir caractéristique :
À cause de quelques esprits administratifs, comptables, angoissés et dociles, il devenait évident que l’absentéisme (c’est-à-dire le culte d’un dieu qui a pour vertu d’être absent) devait être scruté, mesuré, régulé, dénoncé et puni.
Des consignes furent donc données à nos professeurs, il leur fallait désormais rendre des comptes, établir des feuilles de présence et faire signer les étudiants. Et il faut bien savoir que les enseignants de philosophie sont d’anciens étudiants de philosophie, cette demande leur paraissait stupide et pénible à mettre en place. Pire que tout, cela donnait une mauvaise raison aux étudiants de venir, car dans un cours de philosophie valable, seuls sont présents celles et ceux qui veulent être là.
Alors nos enseignants nous ont fait le cadeau somptueux d’abolir cette distinction entre eux et nous face à cette demande oppressante. Et ils nous ont tendu une feuille A4, nous ont demandé d’y écrire nos noms, prénom et de signer.
J’étais au premier rang lors du lancement de cette campagne de surveillance. Le premier étudiant a suivi la consigne avec réticence. Le second s’est retourné après avoir rempli le document pour vérifier si un de ses amis était bien absent et a signé pour lui également. Et le troisième, c’est-à-dire moi, n’a rien trouvé de mieux que d’inviter, au moins sur le papier, Mahatma Gandhi dans le cours de philosophie morale et politique de Monsieur Canivez. Quant au quatrième étudiant, il a éclaté de rire. Nous avons collectivement, après le cours, commencer à chercher quels personnages inviter sur nos feuilles d’émargement, pour faire rire nos semblables.
Alors, oui, nous sommes faits gronder, nos profs aussi, mais nous avons gagné, soulignant l’absurdité sans haine, ni violence.
Une classe de philosophes est une classe de mauvais élèves à la générosité brillante. Un monde possible ou chacun veille âprement à ce que rien n’entrave la liberté des autres, car en faisant cela, la sienne est garantie.